Chefs-d'œuvre de la Galerie Borghèse. Musée Jacquemart-André

Du 6 septembre 2024 au 9 février 2025

Tiziano Vecellio, dit Titien (1485-1576), Vénus bandant les yeux de l’Amour, vers 1565, huile sur toile, Galerie Borghèse, Rome

Pour sa réouverture après plus d’un an de travaux, le Musée Jacquemart-André présente une quarantaine de chefs-d'œuvre de la Galerie Borghèse, offrant ainsi une occasion unique de plonger dans l'univers du grand collectionneur et mécène Scipion Borghèse.

Situé dans un hôtel particulier du XIXe siècle, le Musée Jacquemart-André a été fondé par Édouard André (1833-1894) et Nélie Jacquemart (1841-1912), un couple de passionnés d'art qui a légué leur collection à l’Institut de France afin de la rendre accessible au public. À l’image des époux André, Scipion Borghèse (1577-1633) fit construire, entre 1607 et 1616, une villa sur la colline du Pincio à Rome pour y exposer sa collection. La plupart des œuvres présentées actuellement au Musée Jacquemart-André n’ont que rarement voyagé à l’étranger, faisant de cette exposition une occasion exceptionnelle de découvrir des chefs-d'œuvre de la Renaissance et du baroque italien.

Né le 1er septembre 1577, Scipion Caffarelli est issu d'une famille noble originaire de Sienne, implantée à Rome depuis le XVIe siècle. Il est le fils de Francisco Caffarelli et d'Ortensia Borghèse, sœur de Camille Borghèse, qui deviendra pape sous le nom de Paul V en 1605. Nommé cardinal par son oncle, Scipion est autorisé à porter le nom et les armoiries des Borghèse. En tant que « nipote », c’est-à-dire cardinal neveu, il bénéficie non seulement d’un statut privilégié, mais aussi de moyens financiers considérables, lui permettant d’assouvir ses ambitions en tant que collectionneur et mécène. Sa passion pour l’art l’amène à constituer une collection exceptionnelle, qu'il acquiert parfois par des moyens peu conventionnels. À travers cette somptueuse collection, Scipion Borghese cherche à affirmer non seulement son influence personnelle, mais aussi à illustrer la magnificence de Rome, alors capitale des arts en Europe. La Galerie Borghèse a traversé les siècles mais demeure aujourd’hui un symbole de la prospérité économique, culturelle et artistique de la Rome moderne.

L’exposition « Chefs-d’œuvre de la Galerie Borghèse » offre un aperçu des trésors de la Renaissance italienne tout en révélant la manière dont elle s’est constituée au fil du temps. Elle met en lumière l’ambition du collectionneur, qui n’hésita pas à recourir à des méthodes parfois controversées pour enrichir sa collection. Un des exemples les plus éloquents est la saisie, en 1607, sur ordre de son oncle, le pape Paul V, de tous les biens appartenant à Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d'Arpin (1568-1640), alors l’un des artistes les plus renommés de Rome. Sous prétexte que Cesari posséderait illégalement des armes à feu, alors qu’il s’agissait en réalité que d’une collection d’arquebuses, Scipion Borghèse entre en possession de plus d’une centaine de tableau de la collection du Cavalier d’Arpin. Parmi ces œuvres se trouvent deux peintures de jeunesse du Caravage (1571-1610), Le Jeune Bacchus malade (1593) et Le Garçon à la corbeille de fruits (1594).

Caravage, Garçon à la corbeille de fruit, Galerie Borghèse

Michelangelo Merisi, dit Caravage (1571-1610), Garçon à la corbeille de fruits, vers 1596, huile sur toile, Galerie Borghèse, Rome

Cette toile, présente dans l’exposition, est peinte par Caravage à seulement une vingtaine d’années, peu de temps après son arrivée à Rome, alors qu’il travaille dans l'atelier du Cavalier d'Arpin. Ce tableau témoigne du génie du jeune artiste qui cherche à représenter la réalité sans artifice. À travers l’étude des fruits, Caravage dépeint les différentes étapes de leur maturation, certains trop mûrs et d’autres feuilles jaunies, une métaphore du caractère éphémère de la vie et de sa vacuité. On retrouve dans cette œuvre l’utilisation des contrastes lumineux typiques du style lombard de l’époque, notamment par le jeu de lumière que l’artiste déploie sur la carnation du jeune homme.

Parmi les œuvres saisies par Scipion Borghèse en 1607 et présentes dans l’exposition du Musée Jacquemart-André figure L'Arrestation du Christ peinte par le Cavalier d'Arpin vers 1598. Jésus, vêtu de rouge et de bleu, est placé au centre de la composition, entouré de soldats venus l’arrêter. La violence de cette scène est accentuée par le geste de Judas, représenté à droite, tournant le dos à son maître pour fuir l’événement qui se déroule. L’artiste parvient, grâce à un subtil jeu de clair-obscur éclairé par la lumière de la lune, à souligner l’aspect tragique de cet épisode, annonçant ainsi la passion du Christ.

Bien que Scipion Borghèse ait parfois utilisé son autorité pour accroître sa collection, il a également fait preuve de générosité en se comportant en véritable mécène et protecteur envers certains artistes. C'est le cas avec Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), surnommé Le Bernin, dont plusieurs sculptures ouvrent l'exposition. Parmi celles-ci, La Chèvre Amalthée avec Jupiter enfant et un faune, réalisée vers 1615 alors que Bernini n'a que 15 ans, témoigne de la dextérité exceptionnelle de l'artiste et de ses prouesses techniques. Scipion, ayant repéré très tôt le talent de Bernini, lui commanda de nombreuses sculptures. À la mort du pape Paul V en 1621, le Bernin, âgé de seulement 23 ans, offrit à son principal mécène un buste en marbre de petite taille de son oncle, buste également exposé au Musée Jacquemart-André. Outre ses talents de sculpteur, Bernini était également architecte, scénographe et peintre, ayant réalisé plus de 150 peintures au cours de sa carrière. Parmi ses œuvres figurent L'Autoportait en jeune homme (vers 1623) et L'Autoportait à l'âge mûr (vers 1638). L’artiste reprend la même pose de trois quarts, s'intéressant au temps qui passe, il apporte une dimension psychologique a ses portraits. Ces œuvres révèlent une influence des peintres espagnols contemporains du Bernin, tels que Diego Velázquez (1599-1660), qui séjourna à Rome vers 1630. On décèle dans ces portraits la même posture de trois quarts, un fond sombre, un col blanc et la moustache, signes distinctifs de cette influence.

Scipion Borghèse nourrissait un intérêt particulier pour les œuvres du Caravage et les peintres caravagesques, ce qui se reflète dans la richesse de la collection de la Galerie Borghese. Celle-ci abrite pas moins de sept œuvres du Caravage, constituant ainsi la plus importante collection au monde de l’artiste, et l’une des seules à couvrir toutes les périodes de sa carrière. Parmi les œuvres caravagesques présentées dans l’exposition, figure Le Concert, peint vers 1615 par Lionello Spada (1576-1622). Dans cette œuvre, quatre musiciens s’apprêtent à jouer de la musique tandis qu’un instrument et une partition sont posés sur une table devant eux. Représentés sur un fond noir, une lumière venant de l’extérieur éclaire subtilement la scène, créant un effet de clair-obscur typique du style de Caravage. Ce dernier, contraint de fuir Rome à partir de 1606 après avoir été accusé de meurtre, se réfugia d'abord dans le sud de l'Italie, puis sur l'île de Malte. Spada découvre la peinture du Caravage lors de son séjour à Malte entre 1610 et 1611.

L’influence du Caravage s’étend au-delà des frontières italiennes, comme en témoigne l’œuvre de Gerrit Van Honthorst (1590-1656), Le Concert (le vol de l’amulette), peinte en 1623. On y voit un musicien jouant d'un instrument, face à un jeune homme chantant, dont le statut social élevé est suggéré. À ses côtés, une courtisane lui vole une boucle d'oreille, tandis qu'une femme âgée, placée derrière lui, glisse sa main dans sa bourse tout en intimant le silence au violoncelliste. La corbeille de fruits sur la table rappelle les natures mortes de Caravage. Par son sujet, sa composition, l’utilisation du clair-obscur et le traitement réaliste des différents éléments, l’influence de Caravage est manifeste. Toutefois, Van Honthorst y ajoute une touche décorative propre à son style. Ayant découvert l’œuvre du Caravage lors de ses séjours à Rome dans les années 1610, l’artiste hollandais reprend les codes du maître et développe le caravagisme dans les Pays-Bas, rencontrant ainsi un succès international.

Raffaello Sanzio, dit Raphael (1483-1520), La Dame à la licorne, vers 1506, huile sur toile appliquée sur panneau, Galerie Borghèse, Rome

Une autre œuvre présentée dans l’exposition illustre les échanges artistiques de l’époque. Il s’agit de La Dame à la licorne, peinte par Raphaël (1483-1520) vers 1506. La scène représente une jeune femme assise dans une loggia, tenant sur ses genoux une petite licorne. Parée de bijoux et vêtue à la mode florentine, elle affiche un statut social élevé. Raphaël peint cette œuvre alors qu’il n’a que 23 ans. La posture de la femme, assise en ¾ dans une loge ouverte sur un paysage, rappelle indéniablement La Joconde de Léonard de Vinci (1452-1519). La licorne qu’elle tient symbolise la chasteté, tandis que la perle blanche suspendue à son cou évoque la pureté.

Scipion Borghese nourrissait une grande admiration pour toutes les écoles artistiques italiennes, faisant ainsi de la Galerie Borghèse un véritable musée de l’art italien. L’art vénitien y est brillamment représenté, notamment par Véronèse (1528-1588), dont l’œuvre La Prédication de saint Jean-Baptiste (1561) figure dans l’exposition. La composition de la toile, la posture du saint et l’usage de couleurs vives et acidulées n’est pas sans rappeler le style maniériste vénitien de l’époque. Titien (1488-1876), également présent dans l’exposition, incarne l’art vénitien avec son œuvre La Flagellation du Christ (1568). Inspirée par le Torse du Belvédère, cette œuvre de maturité, d’une grande intensité expressive, confère au Christ une dimension héroïque qui contraste avec l’aspect dramatique de la scène. Enfin, Lorenzo Lotto (1480-1556) n’est pas oublié avec sa Vierge à l'Enfant (1508), qui vient enrichir la représentation de l’art vénitien. Le style de l’artiste se distingue de celui de ses contemporains par son influence nordique, en particulier celle d’Albrecht Dürer (1471-1528), un peintre allemand qui séjourna à Venise à deux reprises.

En plus des œuvres des grandes écoles artistiques d'Italie, la collection dévoile également de nombreuses toiles provenant des terres pontificales. L’artiste Dosso Dossi (1489-1542), dont le travail se distingue par un ton énigmatique, représente l’école de Ferrare avec son Allégorie mythologique (1529). Bologne est quant à elle mise en valeur par Le Dominiquin (1481-1541) avec son œuvre Sybille (1617). La ville est également représentée par Guido Reni (1575-1642) et sa toile Moïse brisant les Tables de la Loi (1620), ainsi que par Annibale Carracche (1560-1609), avec son Samson enchaîné, peint vers 1594.

Bien que Scipion Borghèse ait une prédilection notable pour l’art italien, comme en témoigne la richesse des œuvres italiennes dans sa collection, quelques œuvres d’artistes étrangers sont visibles. Ainsi, Pierre-Paul Rubens, qui séjourna à Rome entre 1606 et 1607, reçut une commande du cardinal Borghèse pour réaliser Suzanne et les vieillards (1607). Cette œuvre témoigne d’une forte influence caravagesque, notamment par l’utilisation du clair-obscur, l’expressivité des visages et la torsion des personnages.

Les principaux thèmes de l’exposition sont le portrait, les scènes religieuses et les représentations mythologiques, ces dernières servant souvent de prétexte pour mettre en valeur la beauté féminine et le nu, comme en témoigne la dernière salle de l’exposition intitulée Vénus. On y découvre notamment Vénus bandant les yeux de l'Amour de Titien, peinte vers 1565, une toile qui a suscité de nombreuses interprétations, comme celle des Trois Grâces ou de l’amour conjugal, suggérée par la présence de deux Amours : l’un représentant l’amour passionnel (Éros), l’autre l’amour rationnel et réciproque (Antéros). Léonard de Vinci (1452-1519) est également à l'honneur avec une copie de sa Léda et le Cygne, peinte en 1517. Selon la mythologie grecque, Zeus prit l’apparence d’un cygne pour séduire la reine Léda. L’artiste rend hommage à la beauté idéalisée et à la douceur de cette dernière, qui enlace tendrement l'animal.

À son décès en 1633, et conformément à ses dernières volontés, la collection de Scipion Borghèse fut transmise de génération en génération, et ses héritiers continuèrent d'enrichir le patrimoine familial, comme en témoigne le tondo de Botticelli (1444-1510), Vierge à l'Enfant avec Saint Jean-Baptiste enfant et six anges (1488), acheté au XVIIIe siècle par l'un des princes Borghèse. . À la fin du XVIIème siècle, la villa Borghèse comptait plus de 800 tableaux et l’une des collections les plus célèbres de Rome. Cependant, au début du XIXe siècle, plusieurs centaines de sculptures antiques furent cédées à Napoléon Bonaparte par son beau-frère, le prince Camille Borghèse (1775-1832). Après la chute de l’Empire napoléonien, pour éviter toute nouvelle dispersion, le prince Francesco Borghèse signa en 1833 un fidéicommis, rendant l’ensemble de la collection inaliénable. Finalement, en 1902, la famille Borghèse vendit la villa et son musée à l’État italien. Depuis lors, la galerie Borghèse est ouverte au public, permettant aux visiteurs du monde entier de découvrir ses trésors artistiques et son patrimoine exceptionnel.

Article rédigé par Marie Naudy

 

Conseil en Investissement dans l'Art

En tant que cabinet de gestion de patrimoine, nous accompagnons nos clients dans la construction et la préservation de leur patrimoine. L'art, en tant qu'actif à part entière, offre une opportunité unique de diversification, alliant performance financière et plaisir personnel. Forts de notre expertise, nous aidons nos clients à naviguer dans ce marché fascinant, en veillant à intégrer l'art de manière judicieuse dans une stratégie patrimoniale globale et sur-mesure, pour une gestion durable et alignée avec leurs objectifs financiers et personnels.


Précédent
Précédent

Les nouvelles règles de TVA sur les œuvres d’art

Suivant
Suivant

Heinz Berggruen, un marchand et sa collection. Musée de l'Orangerie, Paris