Le trompe-l’œil, de 1520 à nos jours. Musée Marmottan Monet

Du 17 octobre 2024 au 2 mars 2025

Cornelis Norbertus Gijsbrechts (vers 1610 - après 1675), Trompe-l’oeil, 1665, huile sur toile, Paris, musée Marmottan Monet, legs Paul Marmottan, 1932

À l'occasion des 90 ans du Musée Marmottan, une exposition unique est consacrée au trompe-l'œil, un genre pictural qui a marqué l'histoire de l'art. Cet événement rend hommage à Jules et Paul Marmottan, grands collectionneurs qui nourrissaient un intérêt particulier pour cette technique. L’exposition réunit plus de 90 œuvres, retraçant l’évolution du trompe-l'œil de 1520 à nos jours. Elle met en lumière l’expansion de ce genre à travers les siècles, tout en explorant son influence dans d'autres médiums, tels que la sculpture et la céramique.

Les origines du trompe-l'œil : Un art de l’illusion

Les origines du trompe-l'œil remontent à l'Antiquité grecque, à une époque où l'art visait à imiter le réel (mimesis) avec une telle précision qu'il pouvait tromper l’œil du spectateur. Dans son Histoire naturelle, Pline l'Ancien (23 – 79 ap. J.-C.) raconte une célèbre compétition entre deux peintres de l'Antiquité, Zeuxis (464 – 398 av. J.-C.) et Parrhasios (460 – 380 av. J.-C.). Zeuxis, reconnu pour son réalisme exceptionnel, peint des raisins d'une telle précision que des oiseaux, croyant qu'ils étaient réels, vinrent les picorer. Impressionné par cet exploit, Parrhasios lui propose de juger son propre travail. Zeuxis, pensant qu’il s’agissait d’un rideau, s’apprête à le retirer pour découvrir ce qu’il cache. À sa grande surprise, il réalise que ce "rideau" était en réalité une peinture de Parrhasios. Dupé par l’habileté de l’illusion, Zeuxis reconnaît la maîtrise de son rival à tromper le spectateur et par la même sa défaite.

Cette histoire a inspiré de nombreux artistes qui ont cherché à effacer la frontière entre l'art et la réalité. Nicolas de Largillière (1656-1746) ouvre ainsi l’exposition avec sa Nature morte avec grappes de raisins (1677), référence explicite au mythe de Zeuxis et Parrhasios. Mais c'est Louis Léopold Boilly (1761-1845) qui utilisera pour la première fois le terme de « trompe l’œil » pour décrire l'une de ses œuvres au Salon de 1800. Le tableau devient une partie intégrante du monde environnant, mais pour que l'illusion fonctionne, plusieurs conditions doivent être respectées :

  • Le sujet doit être représenté en grandeur nature.

  • Le tableau doit tenir compte de l’environnement dans lequel il est exposé. Ainsi, si l’œuvre est exposée à droite d’une fenêtre, la lumière doit provenir de la gauche.

  • La main de l’artiste doit disparaître. Sa signature, lorsqu'elle est présente, est souvent dissimulée dans un élément du tableau.

  • Aucun élément ne doit être coupé, ce qui équivaudrait à suggérer la présence d'un encadrement.

  • Le rendu de la troisième dimension ne doit pas être excessivement profond afin de préserver l’effet de réalisme.

  • La peinture à l’huile et les vernis colorés sont à privilégier, car ces techniques permettent de dissimuler les traces de pinceau.

  • La représentation de figures vivantes est à éviter. En revanche, le sujet de la nature morte est particulièrement apprécié.



L'évolution du trompe-l'œil de la Renaissance à l'Âge Classique : De l'art de la nature morte à l'engagement politique

Le trompe-l'œil, souvent associé à l'art de la haute société et des collectionneurs privés, se distingue par son caractère ludique, invitant le spectateur à observer, déchiffrer et interagir avec l'œuvre. Le premier exemple connu de trompe-l'œil remonte à 1520, avec l’Armoires aux bouteilles et aux livres, réalisé par un artiste anonyme. Ce genre pictural se développe au XVIe siècle, mais atteint son apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles, notamment grâce aux peintres flamands qui l'introduisent dans le cadre des natures mortes. Plus spécifiquement, l'art du trompe-l'œil se manifeste dans des compositions appelées « quodlibet », un terme latin signifiant « tout ce qui plaira ». La représentation d'amas d'objets hétéroclites – dessins, lettres, gravures, etc. – permet non seulement de limiter la perspective, mais aussi de s'intégrer aisément dans un intérieur. Les artistes exploitent cette opportunité pour véhiculer des messages moralisateurs, en représentant souvent des vanités. C'est le cas de Cornelis Norbertus Gijsbrechts (vers 1610 - après 1675), grand maître du trompe-l'œil. Peintre officiel des rois de Danemark, Frédéric III et Christian V, entre 1668 et 1672, il est présent dans l'exposition avec une œuvre peinte en 1665. Acquise par Jules Marmottan (1829-1883) et faisant partie du legs de son fils Paul en 1932, cette œuvre représente une planche en bois sur laquelle des cordelettes rouges servent à suspendre des correspondances, créant ainsi des compositions visuellement trompeuses et pleines de sens. Cette mise en scène est reprise par l’artiste Jean-François de la Motte (1635-1685), également exposé au Musée Marmottan. Ses œuvres, qui évoquent un véritable cabinet de curiosités, rassemblent divers objets tels qu’une palette, un pinceau, un violon, une flûte, créant une atmosphère riche et intrigante. Artiste intellectuel aux multiples intérêts, Jean-François de la Motte explore différents champs artistiques, et ses compositions témoignent de son habileté à reproduire avec finesse une grande variété de matières.

Outre les quodlibets, les trophées sont également des sujets de prédilection pour les artistes du trompe-l'œil. Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), célèbre pour ses peintures de chiens de chasse, reçut une commande du roi Louis XV pour une série de cinq toiles représentant des trophées en trompe-l'œil. L’une de ces œuvres, intitulée Tête bizarre d’un cerf pris par le Roi dans la forêt de Compiègne le 3 juillet 1741, représente de manière naturaliste des bois de cerfs chassés accompagné d’un cartel. À l’époque, cette peinture était accrochée dans le salon de chasse du château de Versailles, où elle s’intégrait parfaitement à son environnement, renforçant ainsi l’illusion et trompant encore davantage le regard du spectateur.

Dans un autre registre, Gaspard Gresly (1712-1756) pousse les limites du trompe-l'œil dans sa peinture Trompe-l'œil à la gravure de Bouchardon au verre brisé, réalisée vers 1738. L’artiste parvient à reproduire avec une telle précision le rendu de la gravure qu'il y ajoute un verre brisé, témoignant de son savoir-faire et de sa touche fine et délicate. Le sujet de l’œuvre, une vanité, est riche en symbolisme : le verre, symbole de fragilité, évoque la condition humaine et sa vulnérabilité. Il devient aussi un miroir, un reflet, incitant à l’introspection.

L’exposition se poursuit dans une salle consacrée à la représentation de bas-reliefs. Au XVIIIe siècle, un nouvel intérêt pour l'Antiquité naît avec les fouilles archéologiques d'Herculanum en 1738, suivies de celles de Pompéi en 1748. Cet engouement pour les vestiges antiques suscite un regain d'intérêt pour des matériaux comme la pierre et le marbre. En réponse à ces nouvelles commandes, les artistes réalisent des trompe-l'œil imitant ces matériaux, afin de satisfaire cette demande croissante. Parmi les artistes exposés, Anne Vallayer-Coster (1744-1818), la première femme admise à l'Académie des beaux-arts en 1770 à l'âge de 26 ans, se distingue. Elle est l'une des rares femmes présentes dans l'exposition, avec deux œuvres majeures représentant des bas-reliefs : Trompe-l'œil aux putti jouant avec une panthère de 1776, et Trompe-l'œil avec une faunesse et des puttis de 1774. Utilisant la technique de la grisaille, qui repose sur des nuances de gris pour imiter de manière réaliste le marbre ou la pierre, Vallayer-Coster parvient à créer des œuvres offrant une sensation de relief et de profondeur.

L’art du trompe-l'œil ne se limite pas à la peinture, il va également se diffuser dans d’autres formes artistiques, notamment la céramique, comme en témoigne l’œuvre du céramiste français Bernard Palissy (1510-1590). Artiste emblématique de la Renaissance, Palissy a marqué son époque avec ses céramiques naturalistes. En 1563, il obtient le titre prestigieux d'« inventeur des rustiques figulines du roi », désignant des poteries à décor naturaliste. Palissy réalise ainsi une vaisselle d'apparat dont la surface s'anime de reliefs représentant des animaux, des coquillages et des éléments naturels.

Sous la Révolution française, l'art du trompe-l'œil prend une tournure plus engagée. Ainsi, l’artiste Louis-Léopold Boilly (1761-1845) fait sensation en intitulant pour la première fois une de ses œuvres Trompe-l'œil et en l'exposant au Salon de 1800. Ce geste provoque un véritable scandale, car un tel thème n'avait jamais été vu dans un Salon officiel, et l'utilisation du terme trompe-l'œil dans un contexte aussi formel était inédite. Par la suite, Boilly adopte une approche politique en représentant Marie-Antoinette avec ses deux enfants, accompagnée de l'inscription « Ah ! Ça ira ! ». Une phrase qui annonce avec ironie la tragédie à venir, soulignant l’imminence de la chute de la monarchie et la fin tragique de la reine.



Le trompe-l'œil à partir du XIXe siècle : Réinventions américaines, mouvements contemporains et applications militaires

Le trompe-l'œil connaît un renouveau aux États-Unis avec l'école de Philadelphie, dès le XVIIIe siècle, grâce à des artistes comme Charles Willson Peale (1741-1827). Au siècle suivant, la seconde école de Philadelphie, incarnée par William Michael Harnett (1848-1892), John Frederick Peto (1854-1907) et John Haberle (1856-1933), réinterprète de manière moderne ce style artistique. Ces artistes s'éloignent des thèmes traditionnels pour intégrer dans leurs œuvres des objets issus de la culture américaine. Ils représentent des éléments emblématiques de la vie quotidienne, tels que des tickets de paris, des courses de chevaux, des dollars, ou encore des casquettes, donnant ainsi au trompe-l'œil une dimension résolument contemporaine et ancrée dans le contexte social et culturel de l'époque. Cette évolution marque une adaptation du trompe-l'œil à la société américaine, tout en conservant l'illusion réaliste propre à ce genre artistique.

Au 20e siècle, l’intérêt pour le trompe-l'œil connaît un renouveau, porté notamment par Henri Cadiou (1906-1989). Artiste qui interroge les fondements mêmes de l'art, Cadiou se place en dialogue avec les grands noms du 20e siècle, tels que Marcel Duchamp (1887-1968), avec son ready-made, Jackson Pollock (1912-1956) et son dripping, ou encore Lucio Fontana (1899-1968) et ses tagli. Plutôt que de suivre la voie de l’abstraction, Cadiou revisite le style réaliste et figuratif des anciens maîtres. Il s'amuse ainsi à réinterpréter la technique de Fontana, démontrant qu'il peut réaliser la même chose — voire mieux — en reproduisant en peinture l’illusion d’une toile déchirée. Dans une autre de ses œuvres, Cadiou représente la Joconde enveloppée dans du papier cadeau, prête à être déballée. L’artiste invite à la redécouverte des grands maîtres de l'histoire de l'art, réinterprétant de manière contemporaine une œuvre emblématique.

Le trompe-l'œil continue d'influencer les artistes des mouvements contemporains, notamment les Nouveaux Réalistes. Daniel Spoerri (1930-2024), par exemple, explore l'idée de tromperie visuelle à travers ses Tableaux-pièges, où il fige des restes de repas dans des compositions sculpturales qui imitent des scènes de la vie quotidienne. En Italie, dans le même esprit, l’Arte Povera émerge, un mouvement qui utilise des matériaux naturels et de récupération pour défier les conventions traditionnelles de l’art. Michelangelo Pistoletto (né en 1933), figure majeure de ce mouvement, réalise des tableaux-miroirs, des œuvres tellement fines et réfléchissantes qu'elles se fondent avec le mur sur lequel elles sont accrochées, brouillant ainsi les frontières entre l’œuvre et son environnement. Daniel Firman (né en 1966), quant à lui, crée des figures humaines hyperréalistes, recouvertes de véritables vêtements et portant des perruques, créant ainsi des sculptures de personnages qui interrogent la perception du réel.

L'art du trompe-l'œil a également trouvé une application dans le domaine militaire. Des artistes ont contribué à l’élaboration de techniques de dissimulation et de camouflage, transformant cet art en une arme de protection permettant aux soldats de se fondre dans leur environnement. Lisa Sartorio (née en 1970), dans son œuvre M14-Ebr de la série L'écrit de l'histoire, offre une réflexion poétique et photographique sur cet art du camouflage. En apparence, son œuvre représente un champ paisible, mais lorsqu'on y prête attention, des milliers de fusils d’assaut sont dissimulés parmi l’image, soulignant la tension entre beauté et violence, et la manière dont l’art peut être utilisé pour manipuler et dissimuler des réalités tragiques.



Conclusion

L’exposition « Le trompe-l’œil, de 1520 à nos jours » du Musée Marmottan célèbre cette technique artistique qui, au fil des siècles, cherche à repousser les limites de la perception. Du XVIe au XXIe siècle, cette pratique a évolué en s’adaptant aux transformations culturelles, sociales et artistiques, tout en conservant sa capacité à tromper le regard et à susciter l’interaction du spectateur. L’exposition offre un aperçu de l’histoire du trompe-l'œil, qui, au-delà de son aspect ludique, questionne les frontières entre réalité et illusion et révèle la dimension symbolique qu’il porte.



Article rédigé par Marie Naudy

 

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