Tarsila do Amaral, Peindre le Brésil moderne. Musée du Luxembourg, Paris
Du 9 octobre 2024 au 2 février 2025
Tarsila do Amaral (1886-1973), Operacios (Ouvriers), 1933, huile sur toile, Collection artistique et culturelle des palais du gouvernement de l'État de São Paulo
Le Musée du Luxembourg met à l’honneur Tarsila do Amaral (1886-1973), figure emblématique de l’art brésilien, à travers une exposition rétrospective inédite. Bien que largement reconnue au Brésil, l’œuvre de cette artiste reste paradoxalement méconnue en France, malgré plusieurs années décisives passées à Paris. Cette exposition offre une occasion unique de découvrir l’univers de cette artiste qui a su concilier modernité et traditions pour exprimer la richesse culturelle et historique du Brésil.
Les premiers pas de Tarsila do Amaral
Née en 1886 dans une fazenda (vaste propriété agricole) à Capivari, au cœur de l’État de São Paulo, Tarsila do Amaral grandit dans un univers rural prospère, porté par la culture du café. Issue d’une famille de grands propriétaires terriens, elle bénéficie d’une éducation privilégiée qui éveille très tôt ses talents artistiques. Polyglotte et cultivée, elle maîtrise le français, joue du piano et montre une sensibilité prononcée pour les arts.
Mariée à l’âge de 18 ans, elle donne naissance à une fille avant de se séparer pour suivre sa passion : la peinture. Soutenue financièrement par son père, Tarsila s’installe à Paris en 1920, à l’âge de 34 ans. Elle intègre l’Académie Julian, l’une des rares institutions ouvertes aux femmes à cette époque. Malgré l’effervescence artistique de la capitale française, elle ne s’intéresse pas encore aux mouvements modernes ou avant-gardistes.
La rencontre avec le modernisme brésilien
En 1922, alors que Tarsila do Amaral est encore à Paris, la Semana de Arte Moderna se tient à São Paulo. Cet événement majeur, organisé pour célébrer les 100 ans de l’indépendance du Brésil, devient un véritable manifeste artistique. Littérature, musique, sculpture et peinture y convergent pour impulser une nouvelle dynamique à la scène culturelle brésilienne. Cet appel à une expression authentique marque un tournant pour les artistes et intellectuels de l’époque.
À son retour au Brésil la même année, Tarsila s’engage pleinement dans cette révolution culturelle. Elle rejoint le Groupe des Cinq, aux côtés de la peintre Anita Malfatti et des écrivains Mário de Andrade, Oswald de Andrade et Menotti Del Picchia. Ensemble, ils cherchent à redéfinir l’identité brésilienne en mariant les avant-gardes européennes à des thèmes enracinés dans la culture locale.
Influencée par des artistes comme André Lhote, Fernand Léger et Albert Gleizes, Tarsila explore alors le cubisme, un langage visuel qui l’aide à s’affranchir des conventions académiques. Cette période marque le début de son épanouissement en tant qu’artiste moderniste, conciliant singularité nationale et modernité internationale.
Modernisme et culture brésilienne
Au cours de son voyage au Brésil en 1923, accompagnée de son compagnon de l’époque, Oswald de Andrade, et du poète Blaise Cendrars, Tarsila do Amaral s’imprègne des paysages pittoresques, des églises baroques, de la nature luxuriante et des traditions populaires de son pays natal. Ces inspirations alimentent ses œuvres, qui combinent des couleurs vibrantes et des compositions audacieuses, témoignant de son mélange unique de primitivisme, d’art populaire et de modernité.
Son tableau A Negra (1923), utilisé pour illustrer les Feuilles de route de ses compagnons écrivains, représente une femme noire assise devant une simple feuille de bananier. La silhouette nue de la femme, peinte avec des proportions exagérées, occupe presque toute la surface de la toile. Inspirée d’une ancienne esclave ayant travaillé sur la plantation familiale, Tarsila offre ici une réflexion sur l’identité afro-brésilienne, l’héritage de l’esclavage et les inégalités sociales. Influencé par l'art nègre, alors en vogue à Paris dans les années 1920, ce tableau marie les avant-gardes européennes à une quête d’authenticité brésilienne.
Le tableau A Cuca (1924) reflète un autre aspect de la culture populaire brésilienne. Inspiré d’une créature légendaire effrayant les enfants, Tarsila dépeint ce personnage dans une jungle luxuriante accompagnée d'un crapaud, d'un tatou et d'un animal fantastique. Le cadre original de cette peinture, signé Pierre Legrain, renforce son caractère exotique en intégrant des motifs de cuir imitant la peau de serpent. Cette œuvre, conservée au musée de Grenoble, est la seule présente dans une collection publique française.
Le manifeste anthropophage
En 1928, Oswald de Andrade rédige le Manifeste anthropophage en s’inspirant de l’œuvre de Tarsila do Amaral, Abaporu. Cette œuvre représente un personnage assis, accompagné d’un cactus et d’un soleil. Le personnage, disproportionné, est doté d’une toute petite tête et d’un pied gigantesque, adoptant une posture mélancolique qui rappelle Le Penseur de Rodin. Les couleurs de la peinture — bleu, vert et jaune — reprennent celles du drapeau brésilien. Bien que cette œuvre soit absente de l’exposition, étant conservée au Musée de l'art latino-américain de Buenos Aires (MALBA), deux dessins présentant Abaporu y figurent.
Abaporu, qui signifie en langue tupi-guarani "homme qui mange un autre homme", devient une métaphore centrale du mouvement anthropophage. Cette référence à la pratique autochtone de dévorer et digérer l’autre pour en assimiler les qualités symbolise l’assimilation et la réappropriation par le Brésil des influences étrangères et coloniales. Dès lors, les tableaux de Tarsila évoluent pour s’éloigner de la simple description de scènes populaires et explorer des environnements énigmatiques, composés de paysages fantasmés et de personnages fantastiques.
Engagement politique
L’année 1930 marque un tournant dans l’histoire du Brésil et dans la vie de Tarsila. Alors que le gouvernement populiste de Getúlio Vargas se transforme progressivement en dictature, Tarsila rencontre des difficultés financières à la suite du krach boursier d’octobre 1929. Elle est contrainte d’hypothéquer ses terres et occupe un poste de conservatrice à la Pinacothèque de São Paulo. Séparée d’Oswald de Andrade, elle se lie au psychiatre Osório César. Ensemble, ils partent en Union soviétique et s’intéressent aux idéologies de gauche.
Son œuvre prend alors une dimension beaucoup plus engagée, abordant des thématiques sociales comme les conditions de travail, la classe ouvrière et la mixité de la population dans les usines. Operários (1933), l’une de ses œuvres les plus célèbres, présente 51 visages différents évoquant la souffrance des plus défavorisés et la diversité raciale du Brésil. Ce tableau met en lumière la diversité des personnes de toutes races et religions venues travailler dans les usines dans les années 1930, alors que São Paulo devenait une grande ville industrielle. Parmi ces portraits figurent des personnalités telles que l’architecte Gregori Warchavchik, son amie Eneida de Moraes et la chanteuse Elsie Houston.
La composition diagonale d’Operários s’inspire de l’affiche "Journée des femmes ouvrières" (1930) de l’artiste soviétique Valentina Kulagina, ainsi que des tableaux d’artistes comme Hans Baluschek, peintre du réalisme critique allemand. Ces influences, associées à la vision unique de Tarsila, marquent une période de profond engagement artistique et politique dans son travail.
Les dernières années et l’héritage de Tarsila
Les années 1940 marquent un grand vide pictural pour Tarsila do Amaral, mais l'exposition dévoile au public deux œuvres inédites de cette période, révélant un sujet plus mélancolique. Par la suite, le style de Tarsila évolue pour frôler l’abstraction, comme en témoigne La Métropole (1958), une œuvre qui reflète l’évolution architecturale de São Paulo où les gratte-ciels remplacent progressivement la végétation. À la fin de sa vie, Tarsila revient à son style des années 1920 avec des aplats de couleur et des paysages revisités dans des teintes plus acidulées. Elle se consacre également à l’illustration de livres pour enfants. Cependant, ses dernières années sont marquées par des épreuves : une chute en 1965 la laisse tétraplégique, clouée à un fauteuil roulant et incapable de peindre. La perte successive de sa fille et de sa petite-fille assombrit cette période difficile. Tarsila do Amaral s’éteint en 1973, laissant derrière elle un héritage artistique profondément marquant.
À travers un imaginaire visuel unique, Tarsila a capté les transformations profondes qui ont marqué le Brésil au XXᵉ siècle. Ses toiles témoignent des bouleversements politiques et sociaux de son époque : le passage d’une économie rurale à une industrialisation massive, la fin de l’esclavage, les revendications ouvrières, ainsi que les tensions entre démocratie et dictature.
Cette exposition est une plongée dans l’univers d’une artiste visionnaire, dont l’œuvre incarne non seulement la modernité brésilienne, mais aussi les espoirs et contradictions d’une société en pleine mutation.
Article rédigé par Marie Naudy
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